L'écharde (Didier Betmalle)

Résumé :

Sous la forme d’un échange imaginaire entre un jeune homme et sa mère morte, l’auteur dépeint les affres d'un fils bouleversé par le suicide de sa mère.
Quelques années après le drame, son trouble est toujours aussi profond et ses émotions difficiles à assumer, puisqu'il se trouve déchiré entre haine et amour, tendresse et révolte.
Il redoute de porter dans ses gènes le désordre psychique dont a souffert sa mère et de le transmettre à sa descendance. Cette menace complique sa vie amoureuse et en ternit l’horizon.
Pour fuir ses obsessions il se jette corps et âme tantôt dans un projet professionnel, tantôt dans le sexe ; mais l’échange régulier qu’il entretient avec sa mère dans le double but de régler ses comptes et de ranimer entre eux des étincelles de petits bonheurs, le conduit à plonger toujours plus loin dans les racines de son mal être.
Malgré ses efforts pour s’en dégager il se laisse prendre dans une spirale qui le mène vers un « suave déclin ».
Une somatisation très spectaculaire va lui permettre de sortir de cette crise existentielle.
Entre autobiographie et fiction, écrit sur un ton très vif, irrévérencieux parfois jusqu’à l’insulte, ce récit de vie est tout à la fois accusation et réhabilitation et une émouvante déclaration d’amour.

 

Mon avis :

Il est difficile de savoir par où commencer le retour de lecture sur ce livre coup de poing. Peut-être justement parce qu’il y a tellement à dire… Je vais faire le choix de la simplicité et amorcer mon propos en plantant le décor : tout débute par le suicide de la mère du narrateur, dépeint avec une froideur et une distance qui m’ont rappelé « L’étranger » de Camus. Une mort brutale, violente, qui devient l’occasion pour le narrateur, dont on ignore d’ailleurs le prénom (un peu comme s’il n’avait pas d’identité propre et n’était que le fils d’Edgar et Alice), de faire un retour sur son passé et son rapport à sa mère.
Remontant dans les souvenirs d’enfance, puis d’adolescence et de vie adulte, il explore et analyse les questions relatives à son identité, sa sexualité, son rapport aux femmes, un peu comme une auto-psychanalyse. Ses descriptions de sa mère, une femme instable et cyclothymique, laissent deviner de nombreux non-dits, des questions sans réponse, et une rancœur profonde. Peut-être, justement, parce qu’il attendait tant de la « mère » fantasmée et qu’Alice s’est révélée décevante à bien des points de vue.
Ses souvenirs de jeunesse les plus tendres et les plus heureux se déroulent pour la plupart à l’extérieur, dans le jardin familial, lors de moments simples avec son père. Nostalgie d’un paradis perdu, à peine entrevu ?
 
Très sensible, doté d’un esprit torturé (héritage maternel sans doute, comme il le proclame), le narrateur cherche une forme de beauté, un sens à la vie, à travers l’art sous diverses formes, du cinéma à la peinture, en passant par des jeux sur les mots. L’attirance pour la mort, le dégoût de la vie, l’appétit sexuel s’entremêlent au fur et à mesure qu’il expulse ce qu’il a sur le cœur : ce qui devait être une libération devient une rumination, une détestation de l’autre, de sa mère, et de lui-même.
Même morte, Alice vit encore en lui. Plus qu’une délivrance, le narrateur vit finalement son suicide comme un abandon. L’amour et la haine viscérales se mêlent. L’homme se venge, avec des mots, parle à l’absente, cherche à l’atteindre par le biais de ce qui l’aurait blessée, allant jusqu’aux insultes les plus crues.
 
Au fil des pages, le narrateur chute dans la déchéance, l’autodestruction. Le texte devient plus rapide, très brut, davantage axé sur les ressentis, moins dans l’analyse rationnelle. La douleur physique succède à la souffrance morale avec la superbe métaphore de cette fameuse écharde, entrée dans son pied trente ans avant, qui ressort d’une manière particulièrement douloureuse et inattendue, expulsant avec elle les tourments qu’il a connus pendant ces années. Comme libéré, le narrateur retrouve ensuite une analyse et un discours plus cohérents : « Je suis seul, devant le monde et la vie. Je suis seul, responsable de tout ce qui m’arrive. »
Il vit enfin, pour lui, par lui, décidant de se désolidariser de sa mère et de ses pulsions de mort, d’être lui-même et de pleurer les disparus (son père). Il recréé aussi une filiation, cette fois dans le rôle du géniteur, élément capital de son identité : c’est une question de survie pour lui. Le texte se clôt sur un très beau poème en guise d’hommage. La vie triomphe.

 

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